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Les métiers de la restauration

Le Grand Palais a lancé en 2008 un programme de travaux afin de restaurer et d'embellir le monument. La rotonde Alexandre III et la galerie sud-est font partie des espaces rénovés. Les documents d'archives se sont révélés très précieux : ils ont permis de retrouver les dessins des décors projetés à la fin du 19e siècle mais qui n'avaient pu être réalisés, faute de temps. Quelque cent ans après, ils sont enfin exécutés grâce à l'intervention de nombreux corps de métiers : staffeurs, mosaïstes, menuisiers bois, vitriers…Découvrez chaque mois ces métiers méconnus mais indispensables !

Staffeur : mode d’emploi

Si le plâtre, attesté dès les pyramides d'Égypte, sert à réparer des membres cassés, il est aussi utilisé pour la décoration de bâtiments. De nombreux métiers gravitent autour de ce matériau, du plâtrier au stucateur en passant par le plaquiste. Le staffeur, lui, effectue la pose et le moulage d'ouvrages en staff, mélange de plâtre et de filasse servant aux ornements architecturaux comme les chapiteaux, les feuilles d'acanthe, les corniches, les rosaces.

3 questions à  Monsieur Peyssou, staffeur de l'entreprise Soe Stuc et Staff :

En quoi a consisté votre travail dans la restauration des rotondes du Grand Palais ?
Parmi les différentes techniques de staff, nous avons choisi celle du moulage. Nous avons récupéré les plans d'origine, dessiné les ornements à l'échelle 1, et une fois ces dessins validés par Alain-Charles Perrot, architecte en chef des monuments historiques, nous avons réalisé des modèles en terre à l'échelle. Ils ont  ensuite servi à réaliser les moules en élastomère (caoutchouc synthétique) dans lesquels on coule le plâtre. Une fois les ornements fabriqués à l'atelier, il faut les poser sur le chantier. On scelle alors les morceaux de staff avec un système de pelochonnage qui permet d'accrocher les éléments au plafond.

Comment devient-on staffeur ?
Pour ma part, je suis issu d'une famille de plâtriers depuis des générations. J'ai appris mon métier auprès des Compagnons du devoir. J'ai commencé comme plâtrier puis j'ai appris le métier de staffeur et de stucateur chez Soe, Stuc et Staff. Tous ces métiers sont imbriqués, et savoir tout faire permet ensuite de choisir les techniques les plus adaptées.

Quel effet cela fait de travailler pour le Grand Palais ?
C'est un chantier prestigieux et grandiose, l'échelle est complètement changée par rapport au travail qu'on nous demande de faire chez des particuliers. On s'est retrouvé dans la peau des ouvriers de la fin du 19e siècle puisqu'on a réalisé les décorations qu'eux-mêmes n'avaient pas pu exécuter à l'époque, à cause du manque de temps. C'est une expérience exceptionnelle !

Mosaïste : peintre pour l’éternité

L'art de la mosaïque est presque aussi vieux que le monde. Attestée en Mésopotamie puis en Grèce dès le IIIe siècle avant J.C., la mosaïque était considérée comme une « peinture pour l'éternité ». A l'époque, on l'exécutait directement sur les supports au moyen d'enduits. Pas de droit à l'erreur pour les mosaïques recrutés par conséquent parmi l'élite des ouvriers. Depuis, la technique a changé. C'est ce que nous explique Richard Boyer, responsable de l'agence parisienne de la Société Socra qui a restauré les sols en mosaïque de la loggia du Grand Palais située avenue Winston-Churchill.
 
Pourquoi les mosaïques de la loggia ont dû être restaurées ?
A l'origine, les sols des loggias étaient pavées de mosaïques de marbre pavaient, mais elles ont été modifiées dans les années soixante à cause de la pose de pavés de verre destinés à apporter de la lumière aux salles inférieures. En démolissant ces pavés pour retrouver les dispositions d'origine, des mosaïques ont manqué, d'autres se sont altérées. Notre travail a consisté pour 50% à remplacer les zones lacunaires et pour l'autre moitié à restaurer les parties abîmées.
 
C'est quoi, au juste, une mosaïque ?
C'est un décor généralement figuratif ou géométrique, réalisé à partir de petits cubes assemblés entre eux. Ces « tesselles » peuvent être de différents matériaux : verre, marbre, céramique, terre cuite… Celles de la loggia proviennent de pierre calcaire ou marbrière.
 
Combien de tesselles avez-vous utilisé ?
Sachant qu'il faut plus de 6000 tesselles par mètre carré, et que la loggia mesure environ 126 m2, nous avons utilisé environ 756 000 tesselles ! Cela a pris à peu près six mois.
 
Comment s'organise le travail ?
La toute première étape consiste à prélever des échantillons de matières et de couleurs dans la loggia. Ils servent à choisir et à commander les marbres qui seront utilisés.
On exécute ensuite un relevé sur calques des décors existants ou de motifs significatifs.
Pour les parties lacunaires, on reproduit les modèles selon la « technique inversée », découverte au 19e siècle par Gian-Domenico Facchina, un restaurateur de mosaïques. Au lieu de poser directement les tesselles sur le sol in situ, on colle les tesselles, découpées à la main avec une marteline ou une pince de mosaïste, sur un support souple comme du kraft ou du calque polyester. On fixe les cubes à l'envers, c'est-à-dire face visible côté colle.
 
Toute cette phase se fait en atelier ?
Oui, ce qui est bien plus pratique. De même, on assemble la mosaïque par panneaux pour que ce soit plus maniable. Ce n'est qu'ensuite qu'on revient au Grand Palais pour fixer les panneaux sur le sol à l'aide d'un mortier frais. Sous l'effet de l'humidité, le calque se décolle. On fait ensuite les raccords entre les parties anciennes et les parties neuves, on ajoute un joint entre les cubes et on ponce légèrement le panneau neuf pour adoucir la texture du marbre et se rapprocher de l'aspect du marbre d'origine.
Pour la restauration des mosaïques existantes, on injecte des coulis à base de chaux pour combler les fissures en sous-face. Si les décollements sont trop importants, on dépose la mosaïque pour retravailler sur le fond avant de recoller la partie déposée.
 
C'est seulement depuis le 19e siècle que la technique inversée existe ?
Oui. Jusque-là, l'art des mosaïques, très en vogue sous l'Antiquité, était tombé en désuétude. Grâce à la découverte de Gian-Domenico Facchina, on s'est aperçu que la technique inversée permettait de diviser les coûts de production par 10 et d'arriver à un rendu nettement plus précis. Son premier grand chantier a été celui de l'Opéra Garnier en 1867. A partir de cette époque, l'art de la mosaïque a été relancé au point de connaître une véritable explosion.
 
Quel est votre parcours ?
J'ai toujours été attiré par l'art et notamment par les fouilles archéologiques depuis l'âge de 12 ans !  J'ai étudié l'histoire de l'art et me suis spécialisé dans l'archéométrie (méthodes scientifiques pour étudier les matériaux anciens) à l'Université de Bordeaux-III.
Je suis entré chez la société Socra en 2000 pour me former aux métiers de la restauration. L'entreprise dispose à Périgueux d'un atelier de restauration spécialisé dans les décors, sculptures en pierre, en métal, carreaux médiévaux et bien sûr dans les mosaïques depuis sa création dans les années soixante. Je suis aujourd'hui responsable de l'agence parisienne qui comprend plusieurs restaurateurs et je m'occupe des études techniques, devis appels d'offre, suivi des restaurations…
 
Quel effet cela fait de travailler au Grand Palais ?
C'est passionnant, surtout que nous n'en sommes pas à notre première restauration pour le monument. Nous nous sommes occupés des Quadriges de Récipon en 2003, des mosaïques de la partie haute de la loggia, des mosaïques en grès cérame qui ornent l'avenue Franklin-Roosevelt, des statues  en bronze situées devant la façade du palais de la Découverte. C'est un peu notre seconde maison !

Menuisier : métier d'art

Chez les Jehanno, on est menuisier de père en fils depuis quatre générations. Après des études à l'Ecole supérieure du bois à Nantes, Olivier Jehanno est aujourd'hui ingénieur chargé d'affaire auprès de l'entreprise Les Charpentiers de Paris. Il a réalisé les menuiseries en bois de la Rotonde de la Reine.

En quoi a consisté votre travail au Grand Palais ?
Nous avons fabriqué les cinq ensembles menuisés en bois de la rotonde de la Reine. Il s'agit de grandes portes en accordéon ou à doubles vantaux. Le bois utilisé est du chêne de France. A chaque monument correspond un « profil » de menuiserie propre. Celui du Grand Palais se caractérise par la forme des moulures, notamment celle du « grand cadre », c'est-à-dire du grand panneau en bois situé en soubassement de la porte. Pour réaliser les menuiseries, nous travaillons à partir des plans d'architectes et des menuiseries existantes, nous prenons les mesures, retraçons les moulures d'époques, étudions les profils, en bref nous prenons le temps d'étudier le travail de nos anciens.  Nous nous rapprochons ensuite de notre bureau d'études pour la réalisation des plans. Le plus intéressant est d'analyser les menuiseries existantes, observer les différents assemblages, rechercher les méthodes de fabrication de l'époque et  de trouver une conception se rapprochant des méthodes de travail de l'époque du monument.
 
Combien de temps et de personnes vous a-t-il fallu pour ce chantier ?
La fabrication des menuiseries a nécessité environ trois mois en atelier à Bagneux puis deux mois de pose sur place. Au total, une quinzaine de personnes ont été requises : deux dessinateurs, dix ouvriers pour la fabrication, quatre pour la pose, et moi qui coordonne le bureau d'études, assure les relations entre le maître d'ouvrage et l'architecte en chef des monuments historiques, veille au bon fonctionnement de l'atelier.
 
Quel effet cela fait de travailler pour le Grand Palais ?
J'aime beaucoup ce genre de monuments prestigieux. Travailler dans pour les monuments historiques nécessite de s'intéresser à l'histoire du lieu, approfondir ses connaissances en patrimoine, c'est une expérience très intéressante d'un point de vue professionnel et culturel. Pour ma part, c'est la première fois que je travaille au Grand Palais et je ne cache pas que j'éprouve une certaine fierté personnelle !

Peintres : remettre en valeur le travail de nos ancêtres

Quadriges a interviewé Madame Thomas, métreur chargé d'affaire chez l'entreprise Trouvé, spécialisée en peinture et décoration.
 
En quoi a consisté votre travail au Grand Palais ?
Notre entreprise a exécuté les peintures de couleur blanche, ivoire et vert réséda des caissons en staff des rotondes et de la galerie sud-est.
 
Quelles ont été les étapes du travail ?
Nous avons d'abord procédé à une recherche de la peinture initiale utilisée à la fin du dix-neuvième siècle. Sondage (en grattant la peinture) et analyse en laboratoire ont permis de retrouver les formules de couleurs utilisées à l'époque. Nous avons ensuite fabriqué en usine les peintures spécialement pour le Grand Palais. Puis nous les avons appliquées au rouleau avant de conclure par une patine au chiffon et à l'éponge.
 
Pourquoi avoir ajouté une patine ?
Elle apporte un petit effet décoratif, une transparence plus jolie à l'œil.
 
Parlons chiffres : combien de pots de peinture ont été utilisés et quels effectifs ?
Pour les 800 m2 de la galerie sud-est et les 200 m2 de chaque rotonde, il a fallu une centaine de pots de peinture et 5 personnes sur le chantier.
 
En quoi consiste votre fonction de métreur chargé d'affaire ?
Je fais l'étude du projet, sa mise à prix puis tout le suivi de l'opération : organisation du chantier, planning… Je suis entrée chez l'entreprise Trouvé en 1987 après avoir obtenu un bac technique « finition et aménagement intérieur ». Les peintres de l'entreprise ont presque tous une formation de décorateur. Ensuite, l'expérience s'acquiert sur le tas.
 
Quel effet cela fait de travailler pour le Grand Palais ?
C'est une fierté de revaloriser les travaux de nos ancêtres, de conserver notre patrimoine. Cela fait 22 ans que je ne travaille plus que pour les monuments historiques : le Théâtre de l'Odéon, la Comédie-Française, le Louvre, la Gaité-lyrique… On se sent bien dans ces endroits, on donne quelque chose de nous-mêmes. Plus qu'ailleurs.

Vitrier : allier technologie et esthétique

L'entreprise Boullet, spécialisée dans la sécurité incendie, s'attèle depuis fin janvier aux planchers vitrés coupe-feu des rotondes. M. Schroers, son directeur marketing, répond à nos questions.

En quoi consiste votre intervention ?
Le  plancher haut de chaque rotonde comporte en son centre un oculus vitré de 3 mètres de diamètre. Nous le mettons en conformité aux normes de protection incendie pour une durée de 90 minutes. Au-dessus de ce complexe vitré coupe-feu, nous installons des dalles de verres sur lesquelles les visiteurs pourront circuler. A cette fin, nous garantissons une surcharge de 500 kg/m2.

Quelle est la particularité de ce travail ?
Il s'agit d'un travail délicat qui allie contraintes techniques et fidélité à l'esthétique originelle. Les nouveaux planchers en dalles de verre des rotondes reprennent la même structure, la même géométrie et les mêmes gravures que celles dessinées au début du siècle dernier. On en trouve un autre exemple dans l'escalier des Arts du Grand Palais.

Quel effet cela vous fait de travailler au Grand Palais ?
Nous sommes très contents d'intervenir dans un monument historique qui dispose de la verrière la plus grande d'Europe.