L'art de la mosaïque est presque aussi vieux que le monde. Attestée en Mésopotamie puis en Grèce dès le IIIe siècle avant J.C., la mosaïque était considérée comme une « peinture pour l'éternité ». A l'époque, on l'exécutait directement sur les supports au moyen d'enduits. Pas de droit à l'erreur pour les mosaïques recrutés par conséquent parmi l'élite des ouvriers. Depuis, la technique a changé. C'est ce que nous explique Richard Boyer, responsable de l'agence parisienne de la Société Socra qui a restauré les sols en mosaïque de la loggia du Grand Palais située avenue Winston-Churchill.
Pourquoi les mosaïques de la loggia ont dû être restaurées ?
A l'origine, les sols des loggias étaient pavées de mosaïques de marbre pavaient, mais elles ont été modifiées dans les années soixante à cause de la pose de pavés de verre destinés à apporter de la lumière aux salles inférieures. En démolissant ces pavés pour retrouver les dispositions d'origine, des mosaïques ont manqué, d'autres se sont altérées. Notre travail a consisté pour 50% à remplacer les zones lacunaires et pour l'autre moitié à restaurer les parties abîmées.
C'est quoi, au juste, une mosaïque ?
C'est un décor généralement figuratif ou géométrique, réalisé à partir de petits cubes assemblés entre eux. Ces « tesselles » peuvent être de différents matériaux : verre, marbre, céramique, terre cuite… Celles de la loggia proviennent de pierre calcaire ou marbrière.
Combien de tesselles avez-vous utilisé ?
Sachant qu'il faut plus de 6000 tesselles par mètre carré, et que la loggia mesure environ 126 m2, nous avons utilisé environ 756 000 tesselles ! Cela a pris à peu près six mois.
Comment s'organise le travail ?
La toute première étape consiste à prélever des échantillons de matières et de couleurs dans la loggia. Ils servent à choisir et à commander les marbres qui seront utilisés.
On exécute ensuite un relevé sur calques des décors existants ou de motifs significatifs.
Pour les parties lacunaires, on reproduit les modèles selon la « technique inversée », découverte au 19e siècle par Gian-Domenico Facchina, un restaurateur de mosaïques. Au lieu de poser directement les tesselles sur le sol in situ, on colle les tesselles, découpées à la main avec une marteline ou une pince de mosaïste, sur un support souple comme du kraft ou du calque polyester. On fixe les cubes à l'envers, c'est-à-dire face visible côté colle.
Toute cette phase se fait en atelier ?
Oui, ce qui est bien plus pratique. De même, on assemble la mosaïque par panneaux pour que ce soit plus maniable. Ce n'est qu'ensuite qu'on revient au Grand Palais pour fixer les panneaux sur le sol à l'aide d'un mortier frais. Sous l'effet de l'humidité, le calque se décolle. On fait ensuite les raccords entre les parties anciennes et les parties neuves, on ajoute un joint entre les cubes et on ponce légèrement le panneau neuf pour adoucir la texture du marbre et se rapprocher de l'aspect du marbre d'origine.
Pour la restauration des mosaïques existantes, on injecte des coulis à base de chaux pour combler les fissures en sous-face. Si les décollements sont trop importants, on dépose la mosaïque pour retravailler sur le fond avant de recoller la partie déposée.
C'est seulement depuis le 19e siècle que la technique inversée existe ?
Oui. Jusque-là, l'art des mosaïques, très en vogue sous l'Antiquité, était tombé en désuétude. Grâce à la découverte de Gian-Domenico Facchina, on s'est aperçu que la technique inversée permettait de diviser les coûts de production par 10 et d'arriver à un rendu nettement plus précis. Son premier grand chantier a été celui de l'Opéra Garnier en 1867. A partir de cette époque, l'art de la mosaïque a été relancé au point de connaître une véritable explosion.
Quel est votre parcours ?
J'ai toujours été attiré par l'art et notamment par les fouilles archéologiques depuis l'âge de 12 ans ! J'ai étudié l'histoire de l'art et me suis spécialisé dans l'archéométrie (méthodes scientifiques pour étudier les matériaux anciens) à l'Université de Bordeaux-III.
Je suis entré chez la société Socra en 2000 pour me former aux métiers de la restauration. L'entreprise dispose à Périgueux d'un atelier de restauration spécialisé dans les décors, sculptures en pierre, en métal, carreaux médiévaux et bien sûr dans les mosaïques depuis sa création dans les années soixante. Je suis aujourd'hui responsable de l'agence parisienne qui comprend plusieurs restaurateurs et je m'occupe des études techniques, devis appels d'offre, suivi des restaurations…
Quel effet cela fait de travailler au Grand Palais ?
C'est passionnant, surtout que nous n'en sommes pas à notre première restauration pour le monument. Nous nous sommes occupés des Quadriges de Récipon en 2003, des mosaïques de la partie haute de la loggia, des mosaïques en grès cérame qui ornent l'avenue Franklin-Roosevelt, des statues en bronze situées devant la façade du palais de la Découverte. C'est un peu notre seconde maison !