Carambolages : les secrets des œuvres - « l’Âne Lolo »

L'exposition Carambolages rassemble 185 œuvres plus variées et originales les unes que les autres. Pour vous aider à les découvrir, le Grand Palais vous propose d'en mettre quelques unes en lumière tout au long de l'exposition.
5 avril 2016
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Joachim-Raphaël Boronali, dit «l’Âne Lolo», Et le soleil s’endormit sur l’Adriatique, 1910, Milly-la-Forêt, espace culturel Paul-Bédu
Carambolages : les secrets des œuvres - "l'Âne Lolo"

Ce paysage n’est pas l’œuvre d’un artiste mais un canular exposé au 26e Salon des indépendants en mars 1910. Ce Salon, créé en 1884 à Paris par des artistes comme Georges Seurat et Paul Signac, n’avait pas de jury mais accueillait toutes les tendances d’avant-garde que refusaient en général d’exposer la Société des artistes français ou la Société nationale des Beaux-Arts. Son auteur n’est pas « Joachim-Raphaël Boronali », peintre né à Gênes, mais l’âne Lolo du tenancier du « Lapin agile » à Montmartre, qui «peint» lorsqu’on lui présente des carottes. Le pinceau fixé à sa queue recouvre aléatoirement la toile de peinture. Cette supercherie est un coup médiatique de Roland Dorgelès qui fait dresser un constat d’huissier et prendre des photographies où il apparaît, masqué, levant son verre, en compagnie de l’âne et de complices comme André Warnod et Jean Aubry, du journal satirique Fantasio, qui publie le « Manifeste de l’excessivisme » de Boronali, promoteur d’un nouveau mouvement pictural. Roland Dorgelès, né en 1885, n’est pas encore un écrivain renommé, mais un tout jeune journaliste, chroniqueur de faits divers. Selon Guillaume Apollinaire, ce tableau farce ne mystifia personne. Les organisateurs du Salon ne pouvaient le refuser sans bafouer leurs statuts. Ils l’accrochèrent donc dans la salle 22 réservée aux « artistes humoristes », sous le titre Et le soleil s’endormit. Deux autres tableaux devaient être accrochés à ses côtés, Sur l’Adriatique et Marine, qui n’ont jamais été exposés ni sans doute produits. Cette tentative de torpiller la permissivité du jury intervint sept ans avant Fountain, le readymade de Marcel Duchamp, un urinoir en porcelaine renversé, qui fut lui refusé par le jury de la première exposition de la Société des artistes indépendants de New York en 1917.

Le tableau communément appelé Et le soleil s’endormit sur l’Adriatique est une critique au vitriol des nouvelles avantgardes, qui suggère que l’on peut « peindre comme un âne » et
exposer. On a voulu mettre les rieurs du côté de l’art traditionnel, contre les peintres qui incarnent une recherche picturale inédite, les disqualifier, en leur déniant toute victoire possible sur les champs de bataille de l’art. Ce fut peine perdue. L’art d’aujourd’hui intègre ce tableau « tachiste » avant l’heure, réalisé par d’involontaires précurseurs de la «performance» en 1910. Car l’âne donna naissance à une véritable lignée : le 30 juin 2012, l’exploit est réitéré en public par Ben Vautier qui amena un âne à la villa Arson à Nice : « Lolo II » qui peignit la toile Et le soleil s’endormit sur Nice. Pour l’ouverture de la Fondation du doute (Blois, 6 avril 2013), Alain Biet fabriqua un âne-jupon, «Lolo III», qui réalisa à son tour une peinture performance. Et le soleil s’endormit sur la Loire.






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