Hopper illustrateur

13 novembre 2012
|

Par Stéphane Renault, historien de l’art, critique, journaliste pour Beaux Arts magazine et l’Express.

La mention de la lumière prévaut dès lors qu’il s’agit d’évoquer la peinture d’Edward Hopper. Ce serait oublier un peu vite son sens aigu de la couleur mais aussi la qualité de son trait. Un talent qu’il a mis à profit durant de longues années pour gagner sa vie.

Avant de peindre, Hopper dessine. Le peintre américain est un dessinateur hors pair, qui excelle dans l’art du portrait, caricaturant les filles de joie, demi-mondaines et maquereaux des faubourgs parisiens, puis les matchs de polo, les parties de golf, les baignades, les soirées mondaines habillées et autres élégantes régates à la voile de la très chic côte Est. Un monde à la Gatsby.

En 1900, lorsqu’il intègre l’école d’art de New York, son professeur, Robert Henri, ne tarit pas d’éloge sur Manet, voyant dans le génie français un pionnier qui n’a jamais fait ce que l’on attendait de lui. Hopper est à bonne école. A Paris, des heures durant, il s’imprègne des chef-d’oeuvres de Rembrandt, Watteau, Courbet – ses paysages surtout, préférés aux portraits. Il admire chez Degas les angles de vue peu conventionnels, la modernité des sujets. Cette formation esthétique vient s’ajouter à sa maîtrise des techniques classiques de la peinture et du dessin, qu’il a pratiqué sur modèle, dans l’atelier. En 1903, il obtient le premier prix en peinture et une bourse pour son travail sur le dessin d’après nature. Suivant la minutie de sa signature, la précision de son trait s’exprime dans ses gravures (vingt-six images en tout). Il expérimente, emprunte au cinéma et à la photographie son éclairage zénithal dans la scène de rue Night Shadows (1921). Gravures, dessins, illustrations : tout n’est que luxe de détails, rigueur de la composition. Autant de qualités qui font la marque de sa peinture.

La peinture américaine serait-elle la même sans la formation de ses artistes à l’illustration? Bien avant Warhol, dessinateur publicitaire à ses débuts, nombreux furent ceux qui travaillèrent en tant qu’illustrateurs de presse. Tel fut le cas de la plupart des membres de l’Ashcan School. Hopper, francophile, fait en ce sens montre d’une ironie pleine de verve qui le rapproche des meilleurs dans le registre de la satire sociale (Jean-Louis Forain par exemple, qu’il vénère).

De retour à New York en 1910, à l’issue de son dernier voyage européen, le contexte artistique a évolué. Le « groupe des huit » (« The Eight »), attaché à dépeindre un certain réalisme social, donne à voir une représentation âpre du monde moderne américain. En comparaison, les peintures parisiennes de Hopper ne suscitent qu’indifférence. Il connaît une période difficile. Contraint à devenir illustrateur commercial, il vit de son talentueux coup de crayon mis au service d’agences de publicité. A des fins strictement alimentaires, il illustre au quotidien la bureaucratie américaine pour The Magazine of Business, les charmes de la vie rurale pour Farmer’s Wife et Country Gentleman, les loisirs dans Hotel Management. Mais l’illustration ne l’intéresse pas. A ses yeux, elle n’est pas « real », authentique. «Pendant de longues années, après l’école d’art, j’ai dû faire du dessin publicitaire et de l’illustration pour vivre. Je ne vendais pas un seul tableau. Et puis j’ai commencé à vendre.» dira-t-il. De fait, l’exposition de l’Armory Show en 1913 révèle au public américain les avant-gardes européennes, provoquant un bouleversement des valeurs et de la hiérarchie. Confronté à Picasso, Duchamp, le réalisme du « groupe des huit » apparaît soudain anachronique. La modernité de Hopper surgit. Cette reconnaissance lui permet de quitter l’illustration pour vivre de sa peinture. Pour autant, son activité d’illustrateur connaîtra un écho iconographique considérable dans sa peinture. Dès les prémices de son œuvre, un certain sens de l’épure, de l’appréhension de l’espace se fait jour, par exemple dans une illustration telle que Couple near poplars (1906), que l’on retrouve dans le tableau Le Bistro (1909).

Hopper a laissé des registres remplis de croquis, d’esquisses schématiques de ses peintures. Ces dessins, postérieurs aux œuvres, couvrent soixante ans de travail et furent une manière de dresser un inventaire, recenser. Autant de documents éclairants sur sa perception de l’espace dans ses tableaux, leur structure sous-jacente. Dans un dialogue, un aller-retour évident entre dessin et peinture. Sorte de retour aux sources, quand le dessin et l’illustration contribuaient, à son corps défendant, à former l’artiste en devenir. D’un côté, l’influence des grands maîtres à Paris. De l’autre, un sens graphique, la composition précise, soucieuse d’efficacité visuelle, des couvertures de magazines avec leurs thèmes nouveaux, représentatifs de l’évolution de la société américaine. A la croisée des deux, entre principe de rêve et de réalité, une voie insoupçonnée, dans laquelle réside toute l’originalité du regard et de l’œuvre de Hopper.

Edward Hopper, Night Shadows, 1921, Philadelphia Museum of Art : Purchased with the Thomas Skelton Harrison Fund, 1962 © Philadelphia museum of art
A lire aussi

Kupka ne sera plus jamais abstrait pour vous

Article - 20 février 2018
Vous n'avez pas encore réservé vos billets pour l’exposition Kupka qui commence le 21 mars au Grand Palais ? Voici six bonnes raisons de sauter le pas !
Tout le magazine