A la conquête du GRAV

3 mai 2013
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Stéphane Renault, journaliste, critique et historien d’art
« Est-ce que ça va être l’euphorie ou l’œuf au plat ? » (1), pouvait-on alors s’interroger, pour reprendre François Morellet, plasticien choletais à la renommée internationale, qui commença à utiliser les tubes de néons à partir de 1963. La première, incontestablement. En effet, c’est avec un bel enthousiasme et l’envie d’en découdre avec l’art officiel et les institutions qu’est fondé en 1961, à Paris, le GRAV (Groupe de recherche d’art visuel).

Au côté de Morellet, ce collectif d’artistes contestataires réunit Jean-Pierre Yvaral (fils de Vasarely), Julio Le Parc, Horacio Garcia-Rossi, Joël Stein et Francisco Sobrino. Anticonformistes, engagés, ils veulent libérer la création, explorer des champs nouveaux, en marge des circuits traditionnels. A l’étranger, d’autres groupes se constituent dans ces mêmes années 60. Ils ont en commun la volonté de désacraliser l’art et la figure de l’artiste : le Groupe N à Padoue, le Groupe T à Milan, le Groupe Zéro à Düsseldorf, le Groupe Nul en Hollande, le Groupe Dvizhenie à Moscou, le Groupe Anonima de Cleveland, aux Etats-Unis…

Le GRAV connaît son premier fait de gloire en septembre 1961, à l’occasion de la IIe Biennale de Paris. La joyeuse équipe y distribue un tract intitulé : « Assez de mystifications ». Suivra un autre : « Transformer l’actuelle situation de l’art plastique ». Aux yeux de ces artistes, la grande majorité du public se trouve exclue de la compréhension de productions artistiques réservées à une élite, intellectuelle et sociale. Le temps est venu de « démystifier l’art », démocratiser l’accès à la culture, aux arts visuels en particulier. Et pour ce faire, révolutionner la notion d’esthétique. Renouveler la création, avec une certaine économie de moyens au service de propositions fortes, en utilisant un vocabulaire géométrique, des matériaux industriels, la lumière, le mouvement… Composer aussi pleinement avec l’interaction, la dimension participative. Maître mot : laisser au public toute liberté d’action et de réaction, sans démarche explicative, théorie ou pédagogie préalable. «  La capacité à s’émouvoir, à ressentir des choses, appartient à tout le monde, résume Julio Le Parc. Cela passe par les yeux, par les sens. Après, on peut ajouter des conseils. Mais la première chose, c’est le contact direct. » (2) En d’autres termes, transformer l’accès à l’œuvre d’art et l'oeuvre elle même pour transformer le regard. Et plus largement, la société.

François Morellet, "Triple X neonly", Edition 2 de 5, 2012, tubes de néon bleu, 2 transformateurs, 325 x 325 x 325 cm. Courtesy the artist and kamel mennour, Paris © Atelier Morellet © Adagp, Paris 2013


La recherche, le processus d’expérimentation priment désormais sur le chef-d’œuvre. « On était contre le commerce de l’art, contre les tableaux, pour la participation du spectateur, pré-soixante-huitards, démagos à fond, s’amuse François Morellet. On voulait être radical, contre l’Ecole de Paris, le geste du peintre. Tout ce qui pouvait choquer… Les uns et les autres, on avait des métiers à côté. Et on avait du succès ! C’était très sympathique et amusant. Mais, bien sûr, on ne vendait rien. Et donc, n’étant pas gênés par le commerce, on pouvait foutre des coups de flash dans la gueule des visiteurs… qui rigolaient d’ailleurs ! » (2) En somme, un art provocateur qui fait cligner des yeux, conçu par des « bourreaux de la rétine ».

En 1963, le GRAV conçoit pour la IIIe Biennale de Paris un labyrinthe : cylindres, cloisons réfléchissantes, « all-over » qui aveuglent les spectateurs, acteurs de leur propre performance. Chacun expérimente des situations sensitives et cognitives, accessibles à tous. Et à travers cette expérience concrète, les influences sur la perception spatiotemporelle de la succession de situations, de formes et expressions lumineuses multiples : saturation, surprise, enchantement…

François Morellet, "Sphère Trame", 1989, aluminium, diamètre 200 cm. Ludwigshafen, Wilhelm-Hack Museum, prêt permanent de l'association des Amis du Wilhelm-Hack Museum. © Musée de Grenoble © Adagp, Paris 2013



L’année suivante, le collectif réitère, à l’occasion de l’exposition « Propositions visuelles du mouvement international Nouvelle Tendance », au musée des Arts décoratifs, à Paris. Toutefois, la tendance s’essouffle à mesure que croît la popularité de l’art optique et cinétique. En 1965, à la IVe Biennale, la critique voit dans la « salle de jeu » du GRAV, dispositif ludique constitué d’éléments mis à la disposition des spectateurs, sans aucune consigne, l’équivalent d’un Luna Park.

19 avril 1966 : le GRAV organise une « Journée dans la rue », à Paris. Au jardin des Tuileries,  Yvaral conçoit des sièges basculant ; à Montparnasse, les dalles mobiles de Le Parc font la joie des passants, qui improvisent chorégraphies et rythmes. Il s’agit là encore d’incarner de nouveaux modes de production, susciter la participation physique active des spectateurs,en adéquation avec l’idée d’un art démocratique, les préoccupations sociales, voire actionnistes des membres du groupe. Fusionner l’art et la vie, faire du mouvement un médium à part. Un certain esprit Dada revit. Dans l’agitprop d’avant Mai-68, précurseur, l’art descend dans la rue. Sur les pavés, le GRAV.

Les « événements », d’une certaine manière, mettront un point final à l’aventure du GRAV. Le militantisme, l’utopie, s’incarnent dans la réalité, qui elle même éloigne le collectif de la recherche pure. Le groupe se disperse. « En sortant dans la rue, à Paris, nous étions parvenus à susciter des réactions très spontanées, explique Julio Le Parc. Dès lors qu’existait la possibilité d’exprimer une observation, une analyse, une critique, les gens se montraient très disponibles. Par la suite, compte tenu des événements de 1968, il n’était plus nécessaire de faire ces petites stimulations à notre façon. Après en avoir discuté, nous avons décidé de l’acte de dissolution du groupe » (3). D’un commun accord, en novembre 1968.


(1) citation tirée du film de Claire Laborey consacré à François Morellet dans la série « L’art et la manière » sur Arte, 2011.

(2) citations tirées du film de Sylvain Roumette « L’image mouvementée », 2013. Coproduction : Bix Films / France 5 / Rmn-Grand Palais
.
Film proposé en DVD-Vidéo (Coedition Rmn-Grand Palais / FTD) – 19,90€ et en VOD.

(3) citation tirée d’un entretien réalisé par l’auteur de cet article avec Julio Le Parc pour « L’Officiel Art N°5 », mars 2013.
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