Le Grand Palais invite... Philippe Starck dans l'expo Venise !

Philippe Starck, l’Icône du design et de l’architecture, l’incroyable inventeur protéiforme, est vénitien de cœur. Amoureux et familier de la lagune, il retrouve souvent Venise et sa maison à Burano. Il a fait le voyage au Grand Palais pour visiter l’exposition "Éblouissante Venise" et lève le voile sur les mystères de la Cité des Doges.
2 novembre 2018
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Nathalie Hallouche-Gillart

 

Que pensez-vous de l’exposition ? Quelle œuvre retenez-vous ?

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Pietro Longhi, Le Rhinoceros, 1752, Museo del Settecento Veneziano - Ca’Rezzonico 2018 © Archivio Fotografico - Fondazione Musei Civici di Venezia

C’est une exposition merveilleuse qui, par de nombreux tableaux, fait comprendre les multiples facettes de Venise au XVIIIème. L’œuvre qui synthétise selon moi le plus l’esprit vénitien, donc le mystère, c’est le Rhinocéros de Pietro Longhi. Ce tableau, c’est cette synthèse surréaliste du mystère fondé sur le caché. Nous voyons une bête, peu connue à l’époque. Elle n’est pas très bien peinte ni représentée. Nous ne savons pas si c’est un cochon ou un rhinocéros sans cornes. L’intérêt du tableau est que cette bête est présentée comme dans un film de Buñuel. Elle devient un objet surréaliste. C’est un objet de stupéfaction, d’incompréhension. On ne voit d’abord que cette bête mystérieuse. Puis ces gens masqués autour. Le tableau est construit telle une pyramide, avec à sa base, le rhinocéros. Puis, juste au-dessus, apparaissent les spectateurs masqués. Et tout en haut de la pyramide, une femme portant la moretta, un masque léger et souple en tissu. Là, nous sommes vraiment dans l’esprit vénitien. C’est la beauté du mystère total. 

 

C’est donc le Mystère qui définit pour vous Venise ?

Venise c’est la folie du mystère et la folie de l’intelligence. L’histoire de Venise a commencé avec ces gens, poursuivis en permanence par des barbares, qui décident à contre-courant de la logique de s’installer dans le pire endroit qui existe : des marais, un endroit contaminé par le choléra, le typhus et les autres maladies infectieuses qui cohabitent. C’est déjà un premier mystère. Puis, ces gens d’une intelligence et d’une modernité extraordinaire arrivent à contrôler l’Europe à partir de cette position géographique pourtant improbable. Venise est construite sur un paradoxe inouï : la construction de palais de plusieurs étages et de cathédrales sur des fagots reposant sur de la vase. C’est extraordinaire. C’est cette intelligence et cette folie mystérieuse que l’on retrouve dans tous les détails à Venise. La cité - devenue le centre de l’Europe - devient alors une cité commerçante, exploratrice, conquérante. C’est une ville de culture, une ville de liberté – c’est d’ailleurs un vaste bordel ! - mais en même temps c’est un état totalement policier, géré par la dénonciation. Autrement dit à Venise, tout se fait en cachette, tout se fait à visage couvert d’où le masque, d’où le carnaval qui permet de faire au grand jour des choses que l’on faisait dans l’ombre, dans la lumière mais toujours avec le masque. Quand on habite Venise, on voit que le fonctionnement social est complexe ; il y a des castes souterraines, des rites précis. Rien n’est jamais frontal, rien n’est dit. C’est très mystérieux. 

 

Votre endroit préféré à Venise ?

La boue … Nous n’habitons pas exactement à Venise mais dans une petite île au nord de la lagune où l’accès est le plus facile à cette boue. Cette soupe primale, riche en matières organiques, qui a été le début du monde avant que la vie n’existe. C’est extraordinaire pour quelqu’un qui vit de la création, de pouvoir se retrouver les pieds dans la boue de la lagune et de voir, en levant les yeux, tous les palais qui émergent telles des étoiles. J’aimerais beaucoup, si j’avais le temps, aller dans les mines de verroterie trouver les perles de Venise. A Murano, pour des raisons qui me sont inconnues, les verriers jetaient du verre travaillé dans la vase, sans doute quand ils n’étaient pas satisfaits. Il y a donc de vraies mines. Et le mystère, c’est que la verroterie servait autrefois à acheter des esclaves, à acheter des vies. Si vous creusez au fond de la vase, il y a des vies. 

 

Vous venez de restaurer un bâtiment du XVIIIème siècle à Venise, n'est ce pas ?  

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Philippe Stark © James Bort

Nous venons de ré-ouvrir un restaurant extraordinaire, le Quadri, l’un des deux grands restaurants historiques de Venise, qui appartient à une famille incroyable, les frères Alajmo, (des chefs 3 étoiles). Nous avons conservé toute l’histoire du bâtiment sous contrôle des Beaux-Arts ; nous avons travaillé avec des artisans (d’art) sur la peinture du XVIIIème qui avait été recouverte, sur le bronze, le verre et la tapisserie aussi. J’y ai glissé quelques surprises fertiles, quelques farces en seconde lecture. C’est formidable de voir les yeux émerveillés des gens lorsqu’ils arrivent au Quadri.

 

Comment voyez-vous Venise évoluer ?

Venise a été le cerveau de l’Europe. Elle en était le centre géographique, la pensée, l’industrie, le commerce. Et Venise s’est oubliée. Elle est morte de son succès, remplacée par sa perte c’est-à-dire le tourisme. Il faut prendre une décision rapide – il est déjà un peu tard – car le tourisme va finir par faire de Venise un parc d’attractions, géré par des gens qui ne sont pas des natifs. Et s’il y a des décisions, il faut donner un encouragement à redevenir le cerveau de l’Europe.

 

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