Les débuts de Kupka : tout un symbole !

Comment peignait Kupka avant de totalement rejeter la représentation figurative et de devenir l'un des pionniers de l'abstraction ?
11 avril 2018
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Kupka est l’une des figures les plus importantes de l’abstraction qui émerge au début du XXe siècle. Mais son oeuvre, très personnelle, ne s’arrête pas au seul rejet de la représentation traditionnelle. Elle fait remonter une histoire de l’abstraction qui prend sa source dans le symbolisme viennois nourri d’un héritage spirituel et philosophique propre à l’Europe Centrale.
Dès le début de sa carrière artistique, dans la première moitié des années 1890 à Vienne, l’œuvre idéiste de Kupka s’inscrit dans un symbolisme ambiant.

Exposé en 1895 au Kunstverein de Vienne, son tableau Quam ad causam sumus [Pourquoi sommes-nous créés ?], qui témoigne de cette sensibilité, donne lieu à des discussions sur la représentation moderne des idées. La vision philosophique de l’humanité que l’artiste s’est forgée trouve son expression dans plusieurs œuvres créées à Paris, telle Méditation (1899), une réflexion de soi qui fait en même temps allusion à la philosophie de Nietzsche et aux idées ésotériques. L’idéalisme symboliste est à la base des réflexions de Kupka sur le non-figuratif.

 

Zoom sur Le Bibliomane, 1897, huile sur toile Prague, Collections du Château de Prague

172. KUPKA_Bibliomane.jpg

Réalisée dans une belle facture picturale, au dessin parfaitement maîtrisé, cette toile évoque un instant passé au jardin par une journée ensoleillée. Assis à l’ombre d’un arbre, un homme lit. Trois jeunes femmes, à moitié cachées par les frondaisons, un brin facétieuses, l’observent. La scène peut sembler amusante. Cet homme est, en effet, regardé à son insu. Mais la composition du tableau souligne un fort contraste entre les deux groupes. L’homme est comme retiré du monde, happé par sa lecture, à l’abri de la niche de verdure qui l’enveloppe. Les jeunes filles, elles, sont en mouvement. Deux d’entre elles, vêtues de robes blanches, se penchent vraiment, tête en avant, pour mieux voir tandis que la troisième, remarquable à sa blouse rouge, se dérobe discrètement. L’ombrelle et les robes parsemées de taches de soleil témoignent du bonheur de vivre en harmonie avec la nature dont ces silhouettes féminines semblent surgir. Le peintre oppose vie contemplative et vie active.

À écouter ce qu’en dit l’artiste c’est, en effet, une version très personnelle qu’il nous livre : « L’imbécile rat de bibliothèque dont j’avais si longtemps joué le rôle est assis sous un arbre, au milieu de la nature ensoleillée, à se casser la tête selon mon habitude. Les trois jeunes filles, qui l’épient à travers le feuillage sont censées représenter la vie, telle qu’elle doit être vécue dans la pratique, ce dont j’étais bien incapable. »

L’artiste exprime son état d’âme, douloureux, un regret ; il parle de son incapacité et pour le dire, il choisit la voie picturale. Ainsi, il quitte la simple scène de genre au profit d’une vision allégorique. Dans cette toile importante, exposée au Salon de la Société nationale des Beaux-Arts à Paris, la maîtrise de la technique, acquise à l’Académie, place le sujet traité au sein d’un paradoxe entre peinture d’histoire et symbolisme. Le choix délibéré de placer la scène en extérieur avec une forte présence de la nature correspond aussi aux préconisations de cette génération d’artistes sécessionnistes dont Kupka est issu.

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