Œuvres commentées de Fragonard : Le Colin-Maillard

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10 décembre 2015
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Guillaume Faroult
Jean-Honoré Fragonard, Le Colin-Maillard, huile sur toile, vers 1765-1770 © Paris, musée du Louvre, département des Peintures
Le Colin-Maillard

La petite toile du Louvre dépeint une assemblée « galante » dont les activités festives se déploient au sein d’un beau parc architecturé dont l’ordonnance (le banc de pierre au premier plan, des bosquets en labyrinthe sur la gauche, des gradins en amphithéâtre sur la droite) semble s’abandonner à un gracieux laisser-aller où la nature reprend ses droits (des arbres touffus n’ont pas été taillés depuis longtemps, le groupe s’est installé à la lisière de broussailles bien visibles sur la droite). On songe au parc du Luxembourg où d’AntoineWatteau « dessinait sans cesse les arbres de ce beau jardin qui, brut et moins peigné que ceux des autres maisons royales, lui fournissait des points de vue infinis » (Rosenberg, 1984a, p. 61-62). On songe aussi à la villa d’Este visitée avec l’abbé de Saint-Non en 1760. La structure générale de la composition du Louvre, oblique et en amphithéâtre, est proche d’ailleurs d’une des plus belles toiles inspirées par la visite, L’Escalier de la Gerbe de la villa d’Este (vers 1760, Minneapolis, Institute of Arts). Cette proximité (relative car si la gamme chromatique argentée et l’agencement général sont comparables, la disposition des figures et des plans nous semble plus maîtrisée et subtile sur Le Colin-Maillard) pourrait militer pour une datation du tableau du Louvre dans le courant des années 1760, datation envisagée par Pierre Rosenberg (1989, p. 91), ce qui pourrait identifier le tableau à celui de la vente après décès de Pierre-Antoine Baudouin, gage de l’intérêt mutuel des deux artistes.

L’assemblée prépare deux activités qui figurent parmi les plus reconnaissables des « fêtes galantes », dont Watteau a contribué à fixer la nomenclature iconographique au début du XVIIIe siècle (Valenciennes, 2004) : une collation (on dresse une table à droite) et un colin-maillard (un jeune homme dont on bande les yeux enlace la taille d’une jeune fille). À l’avant-poste et à la marge de ces pratiques d’une sociabilité raffinée, baigné dans un même rayon de lumière nonobstant, un petit groupe détonne par la brusquerie de son attitude. Un jeune homme s’est rué pour embrasser une jeune femme qui tente d’esquiver l’étreinte en se blottissant dans le giron d’une autre jeune fille à droite. Milam (2006) a ainsi opposé deux types de comportements amoureux : celui plus « pulsionnel » de l’assaillant du premier plan et celui plus élaboré et canalisé socialement des joueurs de colin maillard. On trouve de manière récurrente de telles oppositions dans les tableaux de Watteau où une réflexion sur le raffinement du comportement amoureux et social semble induite (Vidal, 1992). Dans les années 1760, la pratique des jeux de dehors, comme le colinmaillard, est réhabilitée auprès de l’élite sociale qui en apprécie les connotations « galantes » et aristocratiques renvoyant au Grand Siècle. En effet, Louis XIII et les précieuses ont pratiqué le colin-maillard (Milam, 2006, p. 34-35). Cette connotation semble confortée sur le tableau de Fragonard par certains vêtements « espagnols », notamment celui de la jeune femme à droite au tout premier plan. Pierre Rosenberg (1987-1988, p. 355) a souligné la familiarité de ce tableau non seulement avec les thématiques mais aussi avec l’esthétique de Watteau (chromatisme raffiné et assourdi, fusion des figures dans le paysage, fondu des formes).

(détail)
En plein renouveau de l’éthique galante, la vogue est grande pour les tableaux de Watteau dans les années 1760-1770 où certains atteignent des prix importants dans les ventes publiques (Michel, 2010, p. 248). Les occasions abondent pour Fragonard d’approfondir sa connaissance de l’oeuvre de son devancier. Le Colin-Maillard lui doit sans doute une part de sa poésie et de son mystère. Un dernier point demeure non élucidé. Lors de son passage en vente en avril 1778, le tableau est décrit comme dépeignant les « environs de Meudon ». Aucun site précis, à notre connaissance, n’a été identifié. S’agit-il du château royal de Meudon dont on sait que le beau parc classique est à l’abandon au xviiie siècle (Piganiol de la Force, VI, p. 57-66) ? Il est fort probable que Fragonard n’a pas souhaité dépeindre un site précis mais il a pu évoquer un de ces grands parcs défraîchis, témoins d’une splendeur passée. Remarquons seulement que Meudon figure sur la géographie des « fêtes galantes » des abords de Paris au tournant du XVIIIe siècle établie par François Moureau (Moureau, 2004) et participe alors d’une certaine mythologie nostalgique de l’univers galant.
Guillaume Faroult
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