Œuvres commentées de Velázquez : les bodegones

Découvrez l'art de Diego Velázquez à travers des œuvres commentées. Aujourd'hui, les bodegones.
16 avril 2015
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Laetitia Perez
Diego Velázquez, Le Repas à Emmaüs, vers 1617 © Dublin, National Gallery of Ireland

Ā Séville, le jeune Velázquez s'illustre rapidement dans un genre très apprécié des élites, le bodegón. Son maître, Francisco Pacheco (1564-1644), évoque dans son Arte de la Pintura le talent de son jeune disciple pour les scènes de ce type. Elles représentent, dans des intérieurs d'auberge ou de cuisine, des personnages de condition modeste attablées autour de victuailles et de pièces de vaisselle. L'artiste a ainsi exécuté avant son départ définitif à la Cour en 1623 plus d'une vintaine de toiles dont près de la moitié sont des bodegones.

Un tableau dans le tableau ?

La scène religieuse au second plan, tirée de l'Évangile selon saint Luc, est apparue à la suite du nettoyage du tableau effectuée en 1933. L'œuvre a ainsi pu être rapprochée du Christ chez Marthe et Marie, qui s'appuie également sur un épisode biblique. Velázquez s'inspire très certainement ici d'une formule répandue dans la peinture nordique du XVIe siècle, qui consiste à mêler scène profane, ici un intérieur de cuisine, et scène sacrée. La scène à l'arrière-plan représente le moment décisif où le Christ attablé avec ses disciples leur révèle son identité. Ces derniers, rencontrés sur le chemin d'Emmaüs, n'avaient pas cru les femmes qui leur avaient annoncé la résurrection du Messie. Le peintre montre les disciples à l'instant même où ils découvrent le miracle avec stupeur. Le tableau étant malheureusement coupé dans l'angle supérieur gauche, seul un bras du second disciple du Christ est visible.
D'où cette scène est-elle vue ? Est-elle réflécie dans un miroir ? S'agit-il d'un tableau ou bien d'une fenêtre ? Les spécialistes penchent aujourd'hui pour cette dernière hypothèse.

Une servante

Velázquez représente au premier plan une servante d'origine maure, population fort nombreuse à Séville. Elle a vraisemblablement été peinte d'après l'un de ces modèles vivants que le peintre affectionnait. Elle porte une coiffe et se tient derrière une table, une cruche à la main ; sans doute vient-elle d'achever sa tâche quotidienne. Les spécialistes s'interrogent à propos de son attitude contemplative : a-t-elle ou non conscience de la scène religieuse qui se joue derrière elle ?

Un intérieur de cuisine

La composition est rigoureuse. Les ustensiles, disposés avec soin, forment un vocabulaire iconographique propre à l'artiste, que l'on retrouve effectivement dans ses autres bodegones. Un cabas est accroché au mur, un mortier, un pilon, des écuelles retournées jonchent la table. Ces objets font peut-être allusion aux célèbres paroles de Thérès d'Avila : "Dieu se trouve aussi parmi les casseroles." Le goût de l'artiste pour l'imitation du réel transparaît déjà dans son traitement virtuose de la matérialité des objets, notamment dans le rendu du vernis (glacé blanc) de la cruche de terre ou encore dans celui de la casserole qui brille de mille reflets. Seul condiment présent : une gousse d'ail à l'extrême droite, condiment également visible dans Le Christ chez Marthe et Marie. Il existe plusieurs versions de cette toile, preuve de son succès, dont une d'où la scène religieuse est toutefois absente, figure aussi dans l'exposition.


Source : Le Petit journal du Grand Palais. Velázquez 25 mars-13 juillet 2015
Auteur : Laetitia Perez




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