La galerie Kahnweiler

La galerie Kahnweiler

Force tranquille, présence, patience. L’œuvre de Braque s’est inscrite dans le temps, avec lenteur, obstination. Non sans le soutien primordial de prestigieux marchands de tableaux.
17 October 2013
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Stéphane Renault, journaliste, critique, historien de l’art
Brassaï, Kahnweiler à son bureau lisant le journal, rue Monceau devant un tableau © succession Picasso - Gestion droits d'auteur © Estate Brassaï

Parmi eux, le premier - l’un des plus grands du XXe siècle - Daniel-Henry Kahnweiler. Découvreur, infatigable promoteur des cubistes.Apprenti banquier juif issu de la bourgeoisie allemande, le jeune homme se passionne très tôt pour la littérature et les beaux-arts. A quinze ans, il s’enthousiasme à la lecture de Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche. « L’intellectuel » est envoyé parfaire sa formation dans la finance à Paris, où il s’installe en 1902. Il travaille boulevard Haussmann, salue à midi son patron à la corbeille, à la Bourse, réapparaît à 15 heures. Entre les deux, il passe presque chaque jour des heures au Louvre, accessible à pied du palais Brongniart. Il y contemple Rembrandt,  fasciné.
 
En mélomane, il se passionne pour Pelléas et Mélisande de Debussy. Curieux de la production des peintres contemporains, il découvre Caillebotte au musée du Luxembourg. D’abord déconcerté, son univers l’intrigue, en rupture avec l’académisme. Il s’intéresse aux impressionnistes. Monet, Pissarro, Sisley, Renoir mais aussi Degas,  Manet… Et Cézanne, à part. Familier des musées, il fréquente désormais le Salon d’Automne et celui des Indépendants. Il s’y exerce l’œil, apprend à regarder. La modestie devant la toile, avant tout. Et l’ouverture d’esprit. Il fréquente Wilhelm Uhde, compatriote, à l’occasion courtier en tableaux, qui reçoit ses amis peintres le dimanche au café du Dôme, à Montparnasse.
 
Les galeries ? S’il en connaît les devantures (il a aperçu de la rue les toiles de Monet chez Durand-Ruel), il n’ose y entrer. Mais certain de sa vocation, il décide d’en ouvrir une. Il sera marchand de tableaux, à Paris. A Londres, Wertheimer, un marchand connu, proche de la famille, le reçoit. Le débutant se voit prêter mille livres. Il a un an pour réussir, sans quoi il devra retourner dans les affaires… en  Afrique du Sud.
 
Lorsqu’il ouvre sa première galerie en 1907, rive droite, à la Madeleine, rue Vignon, il n’a que vingt-trois ans. Une boutique louée à un tailleur polonais. Quatre mètres sur quatre. Mais déjà, une haute idée du métier de marchand de tableaux : un explorateur, qui travaille pour la postérité. Un précurseur, à contre-courant. Avoir raison avant les autres, imposer son goût sans jamais faire l’article. Ses modèles s’appellent Ambroise Vollard, Paul Durand-Ruel.
 
Kahnweiler acquiert ses premières toiles aux Indépendants de 1907. Derain et Vlaminck. Puis Van Dongen, qui passe à la galerie. Au Salon, il avait remarqué les compositions fauves de Braque. Lors de sa visite dans son atelier sous les toits, face au théâtre Montmartre, il fait la connaissance de l’homme. Un artiste à la stature élégante, dont la peinture a évolué sous l’influence de Cézanne. Il revient pour lui acheter ses toiles peintes à l’Estaque. Tout l’atelier. C’est sa méthode. Avec une devise : « Quelqu’un qui achète les grands peintres de son temps quand ils sont jeunes doit gagner. »
 
Un autre grand peintre de son temps lui réserve un choc. Dans l’atelier de Picasso, au Bateau-Lavoir, sur la Butte Montmartre, il découvre en juillet 1907 les Demoiselles d’Avignon, toile fondatrice du cubisme. Une rupture radicale dans l’histoire de la peinture. Kahnweiler trouve l’œuvre admirable quand tous crient au fou. Objet de sarcasmes, Picasso, seul, broie du noir. Braque déclarera : «  C’est comme si quelqu’un buvait du pétrole pour cracher du feu. » Kahnweiler a trouvé son Zarathoustra. Le plus ardent défenseur des cubistes sera le marchand de Picasso. « Que serions-nous devenus si Kahnweiler n’avait pas eu le sens des affaires ? » dira plus tard le génie espagnol.
 
Grand ordonnateur de la réputation de Braque, le marchand envoie à l’Armory Show de 1913, aux Etats-Unis, trois toiles retraçant le parcours du peintre depuis ses débuts, du fauvisme au cubisme analytique : La Baie d’Anvers, La Forêt et Le Violon. La salle cubiste attire tous les regards. Kahnweiler représentera aussi Gris, Léger, Masson, Klee… La suite appartient à l’histoire de l’art.
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