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Jeux d'enfant

jeu, 21/11/2013 - 18:21 -- celine
Peu d'enfants figurent dans la peinture de Vallotton: sans doute sa lucidité féroce ne pouvait-elle s'appliquer à l'âge tendre et encore innocent propre à l'enfance. Il a pourtant laissé quelques unes des plus belles représentations d'enfants qui soient, sans pour autant édulcorer sa vision critique, et parfois ironique.

Sur la photo qui a inspiré « La Chambre rouge, Étretat », sa femme Gabrielle est seule, assise devant la cheminée, regardant l'objectif. Sur la toile, elle est au contraire tout absorbée dans la contemplation attendrie d'un petit enfant, boule rose et blonde déchirant consciencieusement un morceau de papier blanc, précieuse touche de lumière dans un univers clos et quelque peu étouffant.

Plus étouffant encore, « Le Dîner, effet de lampe », offre la vision presque cauchemardesque d'une petite fille cernée par des adultes, caricatures presque menaçantes, géants aux formes vides et sans expression. Craintif et téméraire, le regard de la petite fille aux joues rondes, personnage minuscule mais bien vivant, semble la seule présence réellement humaine de ce dîner banal et quotidien. Tout paraît démesuré autour d'elle, la table et surtout la silhouette noire et opaque du personnage (Vallotton lui-même?) au premier plan. A moins que l'enfant ne soit lui-même une menace pour l'adulte impuissant à le contrôler?


Le lumineux « Ballon » offre une vision plus apaisée de l'univers enfantin, comme exclusivement voué au jeu. Tout semble calme et simple dans ce jardin où rien ne doit pouvoir perturber l'enfant, silhouette blanche et lumineuse courant derrière un ballon rouge. Les adultes sont ici réduits à deux minuscules silhouettes féminines – dans un jeu de proportions inversées - et inoffensives. Mais les lourdes frondaisons ont des allures menaçantes, comme prêtes à envahir l'espace. Les ombres et l'arrondi du parterre de gazon sont comme l'énorme bouche d'un ogre imaginaire, prêt à dévorer sa proie. La perspective aplatie de cette vue plongeante, très japonisante, a évacué le ciel hors du tableau, comme il éliminerait toute échappatoire. Est-ce une allégorie de l'enfance, seule source de lumière qui se réduit inéluctablement, absorbée par la pénombre du monde des adultes? De la vie qui s'enfuit? Tout l'art de Vallotton est là, dans cette ambiguïté permanente entre la douceur et la violence, l'humour et l'inquiétude, l'innocence et l'angoisse d'une menace invisible. Le tout traduit dans un merveilleux morceau de peinture où, souvent, la tendresse l'emporte.

Auteur
Sylvie Blin, journaliste et historienne de l'art

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