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Barbara Forever, par Alice Leroy

Photographie de Nan Goldin
© Nan Goldin

Barbara in Mask, Washington D.C 

À l’occasion de l’exposition consacrée à Nan Goldin au Grand Palais jusqu’au 21 juin 2026, Alice Leroy, enseignante-chercheuse et critique de cinéma, propose une série de textes explorant son œuvre à travers le prisme du cinéma. Dans cet article, elle revient sur la figure fondatrice de Barbara, sœur disparue de l’artiste, dont le souvenir irrigue son œuvre et fait écho à d’autres femmes de l’histoire du cinéma, elles aussi prénommées Barbara.

Au commencement de toute l’œuvre de Nan Goldin, il y a la mort de sa sœur, Barbara Holly Goldin. Barbara est un miroir dans lequel Nan n’a cessé de chercher son reflet, matrice et horizon de toutes les images passées et à venir. Son histoire et l’empreinte qu’elle a laissée sur la vie de Goldin sont au cœur de Sisters, Saints, Sibyls, une installation conçue en 2004 à la Pitié-Salpêtrière et remise en scène aujourd’hui au même endroit. Dans ce lieu où tant de femmes aliénées ont été enfermées contre leur gré, le martyr de Sainte-Barbe[1] et l’histoire des sœurs Goldin semblent rejouer un rituel à travers le temps. Il donne à éprouver la tragédie des filles condamnées pour avoir voulu échapper à l’autorité des pères.

Photographies issues de l'oeuvre "Sisters, Saints, Sibyls"
© Nan Goldin

Stills from Sisters Saints Sibyls, 2004–2022 

Plus profondément, c’est à cette mort que Goldin doit d’être devenue photographe. Le spectre de Barbara hante toutes ses images, celles qui tentent de conjurer la perte des êtres aimés, celles qui aspirent à conserver intacte la chair du souvenir. Goldin a raconté à maintes reprises le suicide de sa sœur. Elle avait onze ans, Barbara en avait dix-huit. C’était au milieu des années soixante, dans un milieu où l’on redoutait le jugement des voisins mais où l’on ne craignait pas d’envoyer sa fille dans un asile parce qu’elle flirtait un peu trop. Barbara avait passé quatre ans en institution. On l’avait enfermée pour mettre un terme à ses "mauvaises fréquentations". Elles étaient nombreuses alors les jeunes filles qui n’arrivaient plus à incarner le modèle de la vertu et du silence.

Photographies issues de l'oeuvre "Sisters, Saints, Sibyls", dont un portrait de la famille Goldin en noir et blanc
© Nan Goldin

Stills from Sisters, Saints, Sibyls, 2004-2022

Photographie de Nan Goldin
© Nan Goldin

Barbara in Mask, Washington D.C 

Le souvenir de Barbara invoque d’autres sibylles, pionnières en butte aux conventions de leur époque. Ce sont des sœurs de cinéma, actrices et cinéastes qui bousculèrent l’industrie comme l’avant-garde par leur indépendance d’esprit. Il y a Barbara Stanwyck, l’une des héroïnes de Goldin[2]. Parmi toutes les actrices de l’âge d’or hollywoodien, elle est celle qui incarne avec le plus de verve une féminité qui ne s’en laisse pas compter. Les personnages interprétés par Stanwyck ont le verbe haut et la répartie facile, comme Sugarpuss, une Blanche-Neige des bas-fonds qui apprend l’argot à huit savants[3] occupés à rédiger une encyclopédie mais ignorants du langage de la rue dans Ball of Fire (1941) de Howard Hawks.

D’autres Barbara hantent l’histoire du cinéma, comme Barbara Loden, réalisatrice d’un seul film dont elle tient aussi le rôle principal, Wanda (1971). Elle y dépeint l’errance d’une héroïne murée dans le silence, aussi inapte à la condition ménagère qu’à la vie vagabonde. Il y a aussi Barbara Hammer et ses films qui n’ont cessé d’explorer les sexualités queer et lesbiennes. Et puis il y a Barbara Rubin, étoile filante de l’underground new-yorkais au début des années 1960. Elle aussi a grandi dans une famille juive de la classe moyenne. Quand elle arrive à New York en 1962, elle a dix-sept ans et sort d’un séjour en institution psychiatrique. Accueillie par le cinéaste et critique Jonas Mekas à la Film-Makers’ Coop[4], elle côtoie bientôt la contre-culture, du poète beat Allen Ginsberg à l’artiste prolifique Andy Warhol. Elle-même n’a réalisé qu’un seul film, Christmas on Earth, poème épique et orgiaque inspiré par un vers d’Une saison en enfer d’Arthur Rimbaud. La prose pornographique de son film est la réponse d’une fille de dix-huit ans à l’obéissance que lui impose le monde[5]. C’est une révolte irrévérencieuse, au risque de la folie ou de la mort. C’est, déjà et encore, l’histoire de Barbara.

Autres informations

Nan Goldin au miroir du cinéma

Cet article, rédigé par Alice Leroy, s'inscrit dans une série de textes explorant l’œuvre de Nan Goldin à travers le prisme du cinéma, de ses diaporamas à ses films, en soulignant notamment ses liens avec le cinéma expérimental new-yorkais. Publiée à un rythme bimensuel, cette série propose une lecture intime et cinématographique de son travail, en écho à l'exposition Nan Goldin, This Will Not End Well au Grand Palais (18 mars-21 juin 2026).

[1] Sainte Barbe ou Sainte Barbara aurait vécu au milieu du IIIe siècle à Nicomédie, en Asie mineure (aujourd'hui Izmit, en Turquie). D'autres sources la font naître à Héliopolis (aujourd'hui Baalbeck, au Liban). Elle était la fille d’un riche magistrat de l'Empire romain, Dioscore, qui la fit enfermer dans une tour pour préserver sa vertu. Mais découvrant qu’elle avait embrassé la foi chrétienne et souhaitait se consacrer à Dieu, il la punit violemment. Elle s’enfuit mais fut dénoncée et arrêtée. Condamnée à mort, sa sentence fut exécutée par son propre père, qui la décapita avant d’être foudroyé en retour par les cieux. 

[2] Parmi les programmations proposées par Nan Goldin à l’été 2020 sur la plateforme VOD du cinéma Metrograph, plusieurs étaient consacrées à l’actrice. 

[3] Gary Cooper, qui joue le huitième savant, s’avère un prince plus charmé que charmant. 

[4] La Film-Makers’ Cooperative est une coopérative de cinéastes et artistes new yorkais fondée en 1961 notamment par Jonas Mekas, alors cinéaste et critique.

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