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Nan Goldin et la No Wave, par Alice Leroy

Photographie de Nan Goldin
© Nan Goldin

Brian and Nan in Kimono, 1983

À l’occasion de l’exposition consacrée à Nan Goldin au Grand Palais jusqu’au 21 juin 2026, Alice Leroy, enseignante-chercheuse et critique de cinéma, propose une série de textes explorant son œuvre à travers le prisme du cinéma. Elle revient ici sur les liens entre Nan Goldin et le cinéma underground new-yorkais des années 1980, à travers plusieurs collaborations et figures de la scène No Wave.

"Vous appelez ça de l’art ? J’aurais pu faire la même chose" commente Nan Goldin face à l’une de ses photographies exposée au Hi Hat bar dans l’épisode 4 de la saison 2 de The Deuce (2017). Dans cette série, David Simons et George Pelecanos recréent l’atmosphère de Times Square entre les années 70 et 80 alors que le quartier est le royaume des dealers et des souteneurs. Le Hi Hat, bar fictif de The Deuce, s’inspire directement du Tin Pan Alley, où Goldin a travaillé comme serveuse, et dont la patronne, Maggie Smith, l’encouragea à développer la dimension politique de son travail. Ce caméo de la photographe est un double voyage dans le temps qui la ramène à l’époque et l’endroit où ses images ont d’abord été montrées.

Photographie de deux personnes qui s'enlacent
© Nan Goldin

The Hug, New York City, 1980

En 1983, alors qu’elle travaille au Tin Pan Alley, Goldin joue son propre rôle dans Variety de Bette Gordon. Elle conseille à la jeune Christine, à peine débarquée du Midwest, de prendre un boulot comme ouvreuse d’un cinéma porno, une situation qui amènera la jeune femme à explorer ses propres fantasmes voyeuristes dans une trajectoire symétrique à celle du personnage de James Stewart dans Vertigo de Hitchcock[1]. Goldin réalise aussi quelques photographies de plateau – deux intègreront The Ballad : "Variety" Booth et Cookie at Tin Pan Alley, images de solitude passées de la fiction cinématographique au diaporama photographique.

Ce n’est pas la première collaboration entre les deux femmes : dans un court-métrage de 1981, Empty Suitcases, prélude expérimental à Variety, Gordon filmait Goldin en train de photographier la cinéaste underground Vivienne Dick dans une vertigineuse mise en abyme de l’acte de représentation du corps féminin (Vivienne in the green dress[2]). Dick avait introduit Goldin aux cinéastes de la No Wave, un mouvement artistique expérimental ancré dans le Lower East Side où se croisaient musiciens, cinéastes, plasticiens et performeurs[3]. On n’en retient guère aujourd’hui que les noms des cinéastes Jim Jarmusch et Amos Poe, alors même que nombre de réalisatrices s’y sont affirmées, comme Sara Driver, qui met en scène Suzanne Fletcher, amie et modèle de Goldin depuis l’adolescence, dans You Are Not I en 1981, ou encore Lizzie Borden, réalisatrice d’une trilogie féministe dont le culte Born in Flames (1983), utopie d’une insurrection afroféministe à New York. 

Le troisième long-métrage de Borden, Working Girls (1986), porte le titre d’une section de The Ballad. Son personnage principal, Molly, est photographe – ses images, qu’elle développe elle-même dans sa salle de bain, ont en réalité été prises par Goldin. Molly aime une femme et travaille le jour dans un bordel pour payer leur loyer. Comme Dick avant elle dans Liberty’s Booty (1980), Borden filme la prostitution comme un travail d’ouvrière, sans la réduire à un enjeu moral ni à un drame humain. Le sexe y est dépeint comme un lieu de pouvoir asymétrique entre travailleuses du sexe, clients et maquerelle. Borden, Goldin et Dick s’attachent toutes trois à montrer des vies ordinaires, des histoires où l’intime et le politique ne peuvent plus être dissociés. 

Autres informations

Nan Goldin au miroir du cinéma

Cet article, rédigé par Alice Leroy, s'inscrit dans une série de textes explorant l’œuvre de Nan Goldin à travers le prisme du cinéma, de ses diaporamas à ses films, en soulignant notamment ses liens avec le cinéma expérimental new-yorkais. Publiée à un rythme bimensuel, cette série propose une lecture intime et cinématographique de son travail, en écho à l'exposition Nan Goldin, This Will Not End Well au Grand Palais (18 mars-21 juin 2026).

[1] Parce qu’il met en scène la filature d’un homme par une femme (Sandy McLeod qui suit un spectateur à la sortie d’une séance de cinéma), le film a ainsi pu être qualifié de remake féministe de Vertigo d’Hictchock (1958) qui, lui, montre James Stewart suivre Kim Novak à travers San Francisco. 

[2] Sauf mention contraire, toutes les photographies citées sont issues de The Ballad of Sexual Dependency.

[3] Dick, elle-même musicienne, jouait par exemple dans Beirut Slump avec la chanteuse Lydia Lunch, actrice récurrente de ses premiers films en Super-8.

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