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Montage infini, par Alice Leroy

Visuel d'oeuvre Self Portrait at New Year’s Eve, Malibu 2006 in Memory Lost
© Nan Goldin

Nan Goldin, Self Portrait at New Year’s Eve, Malibu 2006 in Memory Lost

À l’occasion de l’exposition consacrée à Nan Goldin au Grand Palais jusqu’au 21 juin 2026, Alice Leroy, enseignante-chercheuse et critique de cinéma, propose une série de textes explorant son œuvre à travers le prisme du cinéma. Ce texte s’attache à la manière dont ses diaporamas réinventent le montage comme une forme ouverte, entre mémoire, musique et images en mouvement.

Tant le moindre de mes atomes t’appartient intimement.

Walt Whitman Chanson de moi-même (1855), Feuilles d’herbe

Les diaporamas projetés de Nan Goldin rendent poreuses les frontières entre images fixes et animées. La succession des diapositives entrecoupée de noir rappelle que le ruban filmique lui aussi se compose d’une série de photogrammes dont la projection intermittente, à une cadence déterminée, produit une illusion de continuité. Mais si le défilement syncopé des diapositives relève si précisément de l’expérience cinématographique, c’est aussi parce qu’il procède d’effets de montage. Les photographies, comme les plans d’un film, sont agencées en séquences. Ensemble, elles tissent des motifs, racontent des histoires, inventent des durées à partir des ellipses qui les séparent. À la différence du livre, le diaporama n’a pas besoin de chapitres ni de titres, la succession des images construit son propre fil narratif, largement redevable à la bande-son qui en détermine le rythme et suggère une continuité d’une image à l’autre.

Extrait d'un diaporama de Nan Goldin
© Nan Goldin

Couple on the blue beach, n.d.

Jusqu’en 1986, Goldin assurait manuellement le passage des diapositives - au début, en mêlant des fragments de texte aux images, puis en expérimentant les rapports entre musique et montage. C’est en travaillant avec la cinéaste Vivienne Dick qu’elle a progressivement associé les morceaux de musique qui forment, bien plus qu’une bande-son, la trame narrative d’un film d’images fixes. Mais le montage sonore des photographies les inscrit aussi dans une autre expérience perceptive : de l’une à l’autre, c’est la vie qui défile dans le noir du temps.

Extrait d'un diaporama de Nan Goldin
© Nan Goldin

Still from Sirens, 2019-2020

En travaillant de telles durées, le montage remet indéfiniment en jeu la corrélation de la mémoire et de l’archive, de la fiction et du document. Sirens et Memory Lost, deux des diaporamas les plus récents de Goldin, expérimentent de tels raccords, le premier à partir de found footage, images détournées de leur origine, montrant la transe de l’actrice et mannequin afro-américaine Donyale Luna dans des plans tournés par les cinéastes Carmelo Bene, Federico Fellini et Andy Warhol, le second avec les propres photographies de Goldin sur son addiction. L’un et l’autre montages cherchent à décrire l’expérience de la drogue, extase et abîme, deux faces d’un même vertige que Goldin approche à travers les images d’une autre et les siennes.

Dans un entretien pour la revue Aperture[1], Goldin affirmait que le diaporama conservait à ses yeux un "avantage" sur le film, parce qu’il pouvait être constamment remonté. Ce geste infatigable consistant à remettre à l’ouvrage ses images pour en proposer de nouveaux agencements déborde la fonction de signification du montage filmique. C’est le caractère inachevé de l’œuvre que cherche Goldin dans ce montage infini. Ses diaporamas, dit-elle, sont ses Feuilles d’herbe, comme le manuscrit que le poète Walt Whitman n’a cessé de réviser et de réécrire jusque sur son lit de mort, une somme d’images indéfiniment remontées, conjuguant tous les temps, embrassant toutes les douleurs, éprouvant toutes les vies.

Autres informations

Nan Goldin au miroir du cinéma

Cet article, rédigé par Alice Leroy, s'inscrit dans une série de textes explorant l’œuvre de Nan Goldin à travers le prisme du cinéma, de ses diaporamas à ses films, en soulignant notamment ses liens avec le cinéma expérimental new-yorkais. Publiée à un rythme bimensuel, cette série propose une lecture intime et cinématographique de son travail, en écho à l'exposition Nan Goldin, This Will Not End Well au Grand Palais (18 mars-21 juin 2026).

[1] "Fiction and Metaphor", Nan Goldin, interview with Mark Holborn, Aperture, Summer 1986, p. 45.

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