'La Nuit' de Fantin-Latour, ou la poursuite amoureuse de la forme

Découvrez l'une des oeuvres dites « d’imagination » qui occupent une part croissante de l'oeuvre de Fantin-Latour au fil des années. Inspirées par des sujets mythologiques ou odes à la beauté du corps féminin sous couvert de chastes allégories, ces oeuvres révèlent un visage moins connu de l’artiste.
24 janvier 2017
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«La Nuit est étendue presque de face sur des nuages, entourée de draperie bleues – un bras est appuyé sur un nuage et de la main elle tient un bout de la draperie qui lui couvre légèrement les jambes ; de l’autre main elle ramène le voile bleu qui est derrière elle comme pour ne pas être éblouie par les lueurs de l’aurore qui s’élève en haut du tableau, à gauche. À droite, un petit amour semble fuir devant la lumière» : la description donnée par la veuve de l’artiste dans son catalogue complet de l’oeuvre d’Henri Fantin-Latour ne semble laisser aucun doute quant à l’interprétation de ce tableau et à l’absence de référence mythologique ou musicale.

Henri Fantin-Latour, La Nuit, Paris, Musée d'Orsay, Photo (C) RMNGrand Palais (musée d'Orsay) / Hervé Lewandowski


Peu représentative de l’oeuvre de Fantin-Latour dans son ensemble, et surtout pas des oeuvres auxquelles il doit sa notoriété, elle est pourtant la seconde oeuvre acquise par l’État, seul ayant été acquis auparavant par les instances officielles Un atelier aux Batignolles, du reste plus de deux décennies après sa réalisation. «Tout s’accorde en elle à proclamer un peintre de vraie lignée française. Avec une douceur toute prudhonienne, le rayon lunaire effleure le corps souple de la Nuit qui vogue, lasse, ensommeillée, sur le nuage qui fuit. »

S’il est vrai que l’oeuvre est tout de même assimilable à la dernière manière de Fantin-Latour qui le rapproche des symbolistes, elle appelle néanmoins les références les plus prestigieuses de la peinture ancienne.
La Nuit et l’Aurore de Jean-Baptiste de Champaigne (1631-1681), neveu de Philippe de Champaigne, où se mêlent torche de la nuit et pétales de l’aurore, dans les collections Feish jusqu’en 1839 et désormais au musée de Louvre, est un exemple des allégories dans la lignée desquelles il s’est sans doute inscrit. Mais il est vrai que le coloris, la souplesse du pinceau et les effets de lumière font davantage penser à la liberté de Prud’hon qu’au classicisme du Grand Siècle. Il est indiscutable que, dans les dernières années de sa vie, Fantin-Latour est également proche d’un peintre comme Auguste Renoir considéré comme le plus pur des impressionnistes dans sa quête d’une synthèse entre vibration lumineuses de touches vives et fractionnées et intemporalité formelle.


« C’est surtout chez M. Fantin-Latour que se dénotent la poursuite amoureuse de la forme, la recherche attachante de la couleur. La forme chez lui, pure et châtiée, est en quelque sorte le résumé des beautés retenues, et réunit en une seule figure les beautés entrevues chez un grand nombre», confirme une certain Polak dans un article de l’époque découpé par madame Fantin-Latour.
 
Il aboutit ainsi une nature « respectée et embellie à la fois », et des figures à la fois nobles et vraies. Toute la complexité et la subtilité de l’art de Fantin-Latour, entre modernité de son époque et référence aux maîtres anciens, réel et imaginaire, expliquent l’importance de cette oeuvre à l’heure de la reconnaissance.
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